Le leurre des grands hommes

MARTIN PÂQUET
Département des sciences historiques
Université Laval

N’oubliez pas. Rien de ce que Macdonald a accompli
avec les autres Pères de la Confédération n’était certain
ou inévitable. En fait, c’était remarquable. Et c’est vrai-
ment une histoire que chaque génération devrait ap-
prendre et connaître. Par moments, j’ai cru que Mac-
donald avait forgé le Canada par sa seule volonté [1].
STEPHEN HARPER, Kingston,
11 janvier 2015

Dans ces propos apparemment décousus prononcés à l’occasion du bicentenaire de la naissance de John A. Macdonald, le premier ministre canadien Stephen Harper reprend avec son enthousiasme coutumier une antienne bien connue dans l’espace politique contemporain : celle de l’éloge des grands hommes de l’histoire.

Les grands hommes d’Harper : une parenté avec Hegel

Le motif de l’antienne renvoie à l’une des croyances constitutives de la vie politique en Occident. En des temps d’incertitudes où les repères manquent, le peuple serait perdu. Surgirait alors l’homme providentiel – rarement une femme, d’ailleurs – qui, en dépit des épreuves cruelles, des obstacles innombrables et des trahisons perfides, guiderait les âmes déboussolées vers l’accomplissement d’un grand dessein. Ce Grand Homme de l’histoire, il incarnerait « la volonté de l’esprit du monde », il renfermerait ce « qui constitue la base de ce en quoi consiste un peuple ou un État », il voudrait « quelque chose de juste et de nécessaire ». Bref, « les grands hommes sont ceux qui ont le plus compris les choses, et les autres hommes l’ont ensuite appris d’eux et l’ont trouvé bon ou s’y sont du moins adaptés [2] ».

Dans son éloge de John A. Macdonald, Stephen Harper traduit sa conception de l’histoire, une conception conservatrice qui s’apparente ici visiblement à celle de Georg Wilhelm Friedrich Hegel. Depuis la chute du Mur de Berlin et le relatif discrédit du marxisme, les thèses du philosophe allemand connaissent un succès certain, d’autant plus que leur esprit de système offre une explication satisfaite et réconfortante de la complexité politique contemporaine. Pour Hegel, l’histoire dans son ensemble a un sens : elle s’oriente vers l’atteinte de la liberté maximale. Cette liberté, nous l’aurions atteinte avec l’hégémonie de la démocratie occidentale et de l’économie de marché. Ces horizons seraient désormais indépassables et nous en serions maintenant à la « fi n de l’histoire » pour reprendre la
conclusion d’un de ses exégètes contemporains, le politologue américain Francis Fukuyama.

Une rhétorique légitimant la domination

S’inspirant explicitement ou implicitement de cette conception hégélienne de l’histoire, tout un discours de légitimation des rapports de domination se met ainsi en forme depuis presque trente ans. Ainsi, le président George Bush père affi rmait devant les Nations Unies en 1991 que nous étions entrés désormais dans « a new era », où « economic progress will play a vital role in the new world. It supplies the soil in which democracy grows best ». Dans ce monde nouveau, les États-Unis, et au premier chef son président, étaient investis d’une volonté hégélienne : « We will offer friendship and leadership [3] ». Dans son fameux discours de Dakar écrit par son conseiller Henri Guaino en juillet 2007, le président français Nicolas Sarkozy faisait aussi sien le verdict raciste du philosophe allemand sur l’Afrique : « Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire. […] Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n’y a de place ni pour l’aventure humaine, ni pour l’idée de progrès [4] ». Hegel n’en disait pas moins en dictant : « ce que nous comprenons en somme sous le nom d’Afrique, c’est ce qui n’a point d’histoire et n’est pas encore éclos » puisqu’elle est « au seuil de l’histoire universelle [5] ».

Nous le voyons : les références aux thèses d’Hegel ne sont pas neutres. Inscrites dans une rhétorique de la domination, elles font la promotion des inégalités présentes dans le monde. Plus encore, elles visent un consentement, voire une docilité, de la part des citoyennes et citoyens, puisque l’histoire suit inexorablement son cours vers son aboutissement fi nal. Cette histoire implacable, « n’oubliez pas » : « chaque génération devrait [l’] apprendre et [la] connaître ».

Les caves du Panthéon

Le John A. Macdonald de Stephen Harper appartient au panthéon des grands hommes de l’histoire. « Au moment où nous nous préparons fièrement aux célébrations de 2017 », signale le premier ministre canadien, « souvenons-nous qu’elles ont en grande partie été rendues possibles grâce à un homme ordinaire dont on attendait peu, mais qui, quand on lui en a donné l’occasion, a fait des choses extraordinaires ». John A. Macdonald a fondé d’abord un pays, puis « il a supervisé l’acquisition des vastes territoires de l’Ouest et du Nord du Canada, créé la Police à cheval du Nord-Ouest pour les surveiller et a fait construire un chemin de fer qui les traversait et se rendait jusqu’au Pacifi que [6] ». L’éloge du Grand Homme est fait par quelqu’un qui « a cru », dont la dévotion oblitère les faits moins glorieux de la carrière du politicien de Kingston : l’écrasement des Métis et la pendaison de Louis Riel, ses politiques suprématistes visant à affamer les Amérindiens des Plaines ou à exclure les immigrants chinois, son implication dans l’un des pires scandales de corruption de l’histoire canadienne. Seule concession critique de la part de Stephen Harper, John A. Macdonald avait un penchant pour la bouteille : c’est là une faute vénielle qui le rend simplement humain.

L’éloge rendu à John A. Macdonald est partiel et partial, nous le savons et nous pouvons le critiquer à cette aune. Toutefois, la critique en serait une de surface si nous ne nous attardons pas aux caves du Panthéon, à cette lecture hégélienne de l’histoire et à ses incidences sur la vie politique contemporaine. Peu importe qu’elle soit vraie ou fausse, la croyance aux grands hommes de l’histoire est surtout efficace dans la conquête de la puissance politique. Cette croyance constitue le soubassement du césarisme, de ce populisme autoritaire qui cherche à réduire l’expression démocratique des citoyens et des citoyens. En effet, le césarisme repose sur une double conviction : celle que la volonté du peuple est foncièrement désordonnée et impuissante, celle qu’un chef est le plus apte à guider les individus puisque sa volonté est ferme. Il est d’autant plus pernicieux pour le bien commun que nombre de ses promoteurs – à l’instar du premier ministre canadien – disposent des avantages de l’autorité pour mieux imposer leurs convictions.

Une pensée magique mésadaptée

Toute croyance contient une part de pensée magique, grâce à laquelle des individus se donnent l’impression de pouvoir transformer le monde. Dans le cas de la croyance aux grands hommes de l’histoire, celle-ci est à l’origine de plusieurs déconvenues, car elle s’avère mésadaptée devant les enjeux politiques du monde contemporain. Elle néglige d’abord le fait que la politique est affaire de rapports de force. Ces rapports de force ne sont pas issus de la seule volonté d’hommes et de femmes ; ils tiennent aussi de l’allocation inégale des ressources, des variations de la conjoncture – de la Fortune, dirait Machiavel –, de la dissolution du charisme du chef comme source de légitimité. Les rapports de force défavorables engendrent souvent la chute des grands hommes : Honoré Mercier au moment du scandale de la Baie-des-Chaleurs, Wilfrid Laurier avec les crises du Règlement XVII et de la Conscription, René Lévesque lors du rapatriement de la Constitution et de la Récession de 1982, Lucien Bouchard confronté au désabusement nourri par le défi cit zéro et la loi sur la Clarté référendaire. Nous le constatons : après la passion des grands moments, la désillusion est souvent au rendez-vous.

La croyance aux grands hommes de l’histoire omet également des phénomènes importants de la vie politique contemporaine. Il y a ceux qui découlent de la complexité des problèmes et des situations. Pour apporter des solutions durables, il importe de posséder des connaissances précises, adéquates et pertinentes : le développement de l’expertise scientifi que et de la bureaucratie moderne participe de l’évolution des prises de décision
dans un contexte contemporain. Dès lors, nous assistons à une professionnalisation des métiers d’homme et de femme politique. Sans la connaissance spécialisée et la maîtrise des règles d’un jeu complexe, il est ardu pour un néophyte ou un généraliste de réussir. Le métier de la politique exige une formation de pointe, rompue entre autres aux fines stratégies de science politique ainsi qu’aux techniques de marketing et de mise en marché. Cette professionnalisation du métier est déjà ancienne : Jos-D. Bégin et son équipe assuraient dès les années 1940 la promotion publicitaire de Maurice Duplessis. Elle favorise l’épanouissement d’un ethos fondé sur les valeurs de l’effi cacité et de l’optimisation technocratiques, valeurs exprimées par les mots d’ordre « il y a une tâche à accomplir » et « il faut que cela fonctionne ». Désormais hégémonique, cet ethos pratico-pratique du personnel politique entraîne un certain déclin des idées porteuses de sens historique, comme celles du nationalisme ou du progrès social. Dans ce contexte, il est difficile de prétendre incarner « la volonté de l’esprit du monde ».

Un autre phénomène négligé est celui du déplacement du siège de la puissance politique, déplacement qui procède de l’avènement de la démocratie participative et de l’élargissement de l’accès à l’éducation. Aujourd’hui, la puissance politique n’est plus nécessairement concentrée dans les mains d’une élite omnipotente. Puisqu’ils se considèrent habilités pour participer à la vie politique, les citoyens et citoyennes captent de
nombreux fragments de cette puissance : la mobilisation des groupes de pression en offre de multiples exemples. La croyance aux grands hommes de l’histoire fait l’impasse sur ce phénomène. Elle ne permet pas de com-prendre la panne de légitimité des institutions et l’étiolement de l’autorité traditionnelle, sauf en déplorant facilement l’absence de ces mêmes grands hommes. Elle empêche aussi de saisir pleinement l’émergence des mouvements de mobilisation civique, à l’instar de ceux du Printemps Érable en 2012 ou de Syriza en Grèce, sinon en râlant contre le pouvoir de la rue. Croire aux grands hommes de l’histoire, c’est donc préférer les illusions simples à la complexité du réel.

* * *

Dans son éloge de John A. Macdonald, Stephen Harper rejoint une conception hégélienne de l’histoire, une conception toute faite de gagnants – ceux qui s’inscrivent dans le sens de l’histoire – et de perdants – les autres qui s’éloignent de la voie royale. Effi cace pour ceux qui dominent, mais mésadaptée devant les enjeux politiques contemporains, cette conception constitue un leurre qui peut confondre les citoyens et les citoyennes. D’où la nécessité d’une pensée critique qui interroge les multiples traces du passé pour reconstituer la complexité historique sans parti pris ou omission, pour restituer la dignité humaine de jadis dans toutes ses dimensions et ses signifi cations. Bref, une pensée critique qui fait vraiment œuvre d’histoire, afi n d’habiliter les citoyens et les citoyennes avec des connaissances les plus vraies et justes possibles leur permettant d’agir dans le monde présent et à venir. Munis de ces connaissances critiques, nous serons ainsi plus aptes à discerner, au-delà du marbre friable des statues érigées pour les grands hommes, la vie passée de tous nos devanciers et devancières : ceux et celles qui ont vraiment fait l’histoire.

NOTES ET RÉFÉRENCES

1. Stephen Harper, « Discours en l’honneur de Sir John A. Macdonald, premier
Premier ministre du Canada, lors de la célébration du 200 e anniversaire de
celui-ci », Kingston, 11 janvier 2015.
2. G. W. F. Hegel, La raison dans l’histoire. Introduction aux leçons sur la philosophie
de l’histoire, Paris, Points, 2011 [1830-1831], p. 64-66.
3. George H. Bush, « Address to the United Nations General Assembly », 23 sep-
tembre 1991.
4. « France – Sénégal : extraits du discours de Dakar prononcé par Nicolas
Sarkozy en 2007 », Jeuneafrique.com
5. G. W. F. Hegel, Leçons sur la philosophie de l’histoire, Paris, Vrin, 1998, p. 80.
6. Stephen Harper, op. cit.