La francophonie nord-américaine : bilan historiographique et bibliographique

Jean Lamarre
Collège militaire royal du Canada à Kingston

Les Canadiens français ont toujours été de grands voyageurs, de grands migrants, qui ont, de tout temps, sillonné le continent nord-américain. Les autorités canadiennes-françaises ont longtemps cherché à ignorer, puis à taire ce phénomène qui les inculpait directement et mettait en évidence leur incapacité à retenir sur le territoire leur propre population. Elles n’ont néanmoins jamais pu freiner le phénomène qui a marqué le parcours des francophones en Amérique du Nord, phénomène qui, depuis maintenant plusieurs décennies, est l’objet de nombreuses et fructueuses études. Voilà la raison première de la publication de ce dossier spécial, soit de faire le point sur les recherches conduites jusqu’à ce jour et démontrer la centralité de ce comportement pour saisir, avec toutes les nuances nécessaires, les expériences singulières qui ont façonné la francophonie en Amérique. Qu’ils aient habité la Nouvelle-France, la « province of Quebec », le Bas ou le Haut-Canada, le Canada-Uni ou le Québec, les Canadiens français ont régulièrement quitté leur région d’établissement pour parcourir l’Amérique. Dès le début de la présence européenne sur le continent nord-américain, les colons français, les « Canadiens » puis les Canadiens français ont été de tous les périples visant à mieux connaître et appréhender ce territoire. Que ce soit à travers les itinéraires tortueux liés à la traite des fourrures qui les ont amenés à parcourir du XVIIe au début du XIXe siècle la région des Grands Lacs et les grandes plaines de l’Ouest, que ce soit en accompagnant les explorateurs américains Lewis et Clark au début du XIXe siècle dans leur quête d’une route vers l’océan Pacifique, que ce soit en se rendant dans la région de l’Outaouais au début du XIXe siècle pour travailler dans l’industrie forestière ou encore, pour participer au milieu du XIXe siècle à la ruée vers l’or en Californie, les Canadiens français ont toujours été partants ! Les Canadiens français sont des migrants, des voyageurs, des aventuriers, conscients de l’immensité du territoire et disposés à le parcourir pour découvrir toutes ses richesses afin d’accéder à une vie meilleure, à une meilleure vie !

Entre 1840 et 1930, près d’un million de Canadiens français ont quitté le Québec pour se rendre dans différentes régions de l’Amérique du Nord. Les raisons qui poussent les Canadiens français à migrer vers l’ouest du continent sont différentes de celles qui les orientent vers la Nouvelle-Angleterre. Ceux qui se dirigent vers l’Ouest sont d’abord associés à la traite des fourrures qui les amène à sillonner la région des Grands Lacs pour ensuite, toujours en quête de fourrures, s’enfoncer de plus en plus vers l’ouest du continent et atteindre le Midwest où les besoins en main-d’œuvre de l’industrie forestière et minière naissante permettent aux migrants d’y vivre bien, ce qui les incite à s’y installer. Ceux qui orientent plutôt leur migration vers les États de la Nouvelle-Angleterre sont attirés
d’abord par l’industrie forestière, mais aussi rapidement par le développement du secteur manufacturier et son grand besoin en main-d’œuvre peu qualifiée qui stimule la venue de migrants qui décident en grand nombre de s’y établir. Dans tous les cas, ces concentrations canadiennes-françaises mènent à la création de communautés, appelées « Petits Canadas », organisées et structurées autour de l’Église et de la paroisse catholique. Mais le fait français en Amérique a largement transcendé cette grande migration, s’étant également forgé à travers la présence et l’établissement de francophones en Acadie et en Louisiane.

Ces diverses expériences qui ont marqué et continuent de marquer la Franco-Américanie contemporaine constituent autant de façons de vivre la francophonie en Amérique. Et pour tenter de mieux comprendre et appréhender ces mouvances canadiennes-françaises, le Bulletin d’histoire politique, qui continue de jouer un rôle essentiel dans la diffusion des nouveaux savoirs au Québec, a accepté avec enthousiasme de publier ce dossier spécial présentant un bilan historiographique inédit de cette aventure continentale canadienne-française.

Pour ce faire, nous avons réuni les plus grands spécialistes qui proposent une analyse toute en nuances de l’évolution des connaissances sur les différents aspects de cette migration continentale et des communautés francophones qu’elle a engendrées en Amérique du Nord. Dans un premier temps, Stéphane Savard, professeur d’histoire de l’Université du Québec à Montréal et Serge Dupuis, de l’Université Laval, analysent les progrès accomplis concernant l’étude des diverses communautés francophones créées dans la province de l’Ontario. Joël Belliveau, de l’Université Laurentienne, et Patrick-Michel Noël, de l’Université Laval, traitent quant à eux des Francophones d’Acadie et analysent l’évolution des connaissances sur à leur sujet alors qu’Étienne Rivard, du Centre interuniversitaire d’études québécoises, traite de la réalité de l’Ouest canadien et de la nature et de la portée des études sur la réalité métisse.

Nous vous proposons par la suite de franchir la frontière canado-américaine avec, d’abord, comme guides, Yves Frenette, professeur titulaire de la Chaire de recherche du Canada Migrations, transferts et communautés francophones à l’Université de Saint-Boniface, qui présente une analyse fouillée de l’évolution des nombreuses études consacrées à la présence canadienne-française en Nouvelle-Angleterre. Jacques M. Henry, professeur de sociologie et d’anthropologie à l’Université de Louisiane à Lafayette, nous présente les principales études portant sur les Francophones de Louisiane, et finalement, Jean Lamarre, professeur d’histoire au Collège militaire royal du Canada, aborde la migration des Canadiens français vers le Midwest américain et l’évolution de l’historiographie à leur sujet.

La publication de ce dossier original a pour objectif non seulement de mettre en relief l’évolution des recherches dans ce domaine précis, mais également, et surtout, de proposer un outil indispensable pour les chercheurs et chercheuses qui s’intéressent au phénomène de la migration et de la présence canadienne-française en Amérique du Nord, et qui désirent se familiariser avec le sujet et les études réalisées afin d’identifier plus facilement les thèmes qui restent à exploiter au sein de ce large et fascinant objet d’étude.

Enfin, nous désirons remercier les nombreux lecteurs externes qui ont su, par leurs commentaires judicieux, améliorer de manière significative, le contenu de ce dossier spécial.