Des marges et des normes Réflexions et témoignages sur la carrière de Jean-Marie Fecteau (1949-2012)

Tout au long de sa carrière, l’historien Jean-Marie Fecteau a été un professeur grandement apprécié de ses étudiants, un chercheur très impliqué dans la vie universitaire et un historien dont les travaux ont eu un impact majeur sur la discipline. Son décès, à l’automne 2012, a donc représenté une perte considérable pour la communauté scientifique, et notamment pour tous ceux et celles qui ont l’histoire politique à cœur. Rappelons en effet qu’il a été l’un des fondateurs de l’Association québécoise d’histoire politique (AQPH) et du Bulletin d’histoire politique (BHP) en 1992. Pendant une vingtaine d’années, il a porté le projet d’une histoire politique ambitieuse devant relever le défi intellectuel de penser historiquement le changement social global.

Deux ans avant le BHP, Jean-Marie Fecteau fondait le Centre d’histoire des régulations sociales (CHRS), une équipe de recherche toujours active aujourd’hui. La simultanéité de la fondation du BHP et du CHRS n’est pas une coïncidence : l’objectif du CHRS a toujours été de comprendre la société québécoise dans sa globalité, à partir notamment de l’étude historique du rapport entre la norme et la marge. Comme le montre clairement ce dossier, il a toujours été convaincu que c’était dans ce rapport que le pouvoir se manifestait avec le plus de clarté. La dialectique entre la marge et la norme a toujours été, conséquemment, son angle de prédilection pour développer son projet d’histoire politique.

Jusqu’à la toute fin de sa vie, le CHRS a été pour lui le lieu d’un engagement généreux. Certains de ses membres ont donc ressenti le besoin d’en rappeler la mémoire et d’ouvrir une discussion sur ses nombreuses réalisations. Ce dossier regroupe des contributions de chercheurs variés, certains l’ayant connu personnellement, d’autres l’ayant fréquenté par le biais de ses nombreux écrits. En plus de s’appuyer sur leur expérience personnelle, les auteurs ont puisé leurs informations dans les publications de Jean-Marie Fecteau et dans les nombreuses archives personnelles qu’il a laissées. Soulignons au passage que ces archives seront bientôt déposées aux Services des archives de l’UQAM. C’est donc à partir d’une documentation variée que les auteurs de ce dossier ont abordé diverses facettes de sa carrière, proposant des synthèses, des mises au point, des témoignages et de nouvelles pistes de réflexion.

Le dossier se partage en deux grandes sections. La première, intitulée Idées, présente des textes d’analyse s’intéressant au travail écrit, notamment à l’effort théorique, de Jean-Marie Fecteau. Pour l’ouvrir, Martin Petitclerc signe l’article Histoire politique et régulation sociale. Il y propose une définition des régulations sociales, concept directeur de l’œuvre de Fecteau. Petitclerc note combien ce concept persiste dans les analyses de Fecteau, donnant une grande envergure et une originalité indéniable à l’histoire politique. Rappelant l’évolution des préoccupations de recherche de Fecteau, qui passent de l’analyse du capitalisme à celle du libéralisme, Petitclerc y voit la trajectoire intellectuelle fascinante d’un historien profondément engagé dans les débats politiques et historiographiques de son temps.

À ce regard global succèdent trois articles d’analyse sur des aspects spécifiques des recherches de Fecteau. Dans Jean-Marie Fecteau et l’histoire du droit en 3D, Cory Verbauwhede amorce un travail de biographie intellectuelle. Il met au jour des travaux inédits du jeune Fecteau, précocement engagé dans la définition des orientations d’une nouvelle histoire du droit. À titre d’assistant de recherche au Centre de recherche en droit public (CRDP) de l’Université de Montréal dans les années 1980, Fecteau pose en effet les bases d’une pensée critique originale de cette histoire. On peut dire qu’il n’a jamais cessé de peaufiner cette pensée.

En témoignent notamment ses réflexions sur la police et le crime abordées par Marco Cicchini dans son article Police et liberté (fin XVIIIe – début XIX e siècles). Lectures croisées. L’auteur met ici en rapport les écrits de Fecteau et de Michel Foucault sur la question d’une nouvelle forme de gouvernement des conduites au tournant du XIX e siècle. Ce croisement convoque bien sûr les deux auteurs pour les faire dialoguer. On y découvre ce que la pensée sur les régulations sociales propre à Fecteau, grand lecteur de Foucault, doit à ce dernier. Mais on apprend surtout en quoi elle s’en distingue et ce qui fait toute son originalité lorsqu’il s’agit d’analyser historiquement l’ordre social.

Historien de la norme, Jean-Marie Fecteau a consacré plusieurs travaux au rôle fondamental de l’Église catholique dans l’histoire du Québec. Dans L’Église et l’enfance dans les écrits de Jean-Marie Fecteau, Louise Bienvenue revisite les études que ce dernier a consacrées à l’Église et aux établissements d’assistance à l’enfance au XIX e siècle québécois. Elle montre ainsi que la perspective de recherche de Fecteau accorde un statut fondamental aux institutions, tout en adoptant à leur égard une posture critique. Bienvenue montre ce qui constitue l’originalité fondamentale de la perspective de Fecteau : sa volonté de théoriser l’Église catholique comme une authentique institution « libérale » et non comme un résidu institutionnel de l’ordre ancien, appelé à disparaître dans la modernité.

Pour clore cette première section du dossier, Martin Robert et Catherine Larochelle proposent d’étendre la portée de la pensée de Fecteau sur les régulations sociales. Dans Régulation et civilisation, les auteurs mettent en rapport le concept de régulation sociale tel qu’employé par Fecteau avec les notions, peu travaillées par ce dernier, d’empire, de colonies et de civilisation. Il s’agit par là de problématiser le référent occidental sur lequel Fecteau fait reposer, souvent inconsciemment, ses interprétations du XIXe siècle québécois.

Dans la seconde section du dossier, intitulée Témoignages, l’analyse des écrits laisse place aux témoignages sur l’homme, notamment sur son engagement à l’UQAM à titre de pédagogue. Dans La parrhèsia de Jean-Marie, Annie Lyonnais et Mathilde Cambron-Goulet présentent le professeur Fecteau et ce qu’elles appellent sa parole franche. En s’inspirant de ses travaux sur les normes et les marges, les auteures défendent du même souffle une vision ouverte de l’éducation qui favoriserait l’interaction entre les acteurs en laissant place, au nom du courage de la vérité, à la prise de risques dans l’enseignement.

Le dernier mot du dossier revient à Marie-Christine Giroux, diplômée de maîtrise de l’UQAM dont le mémoire de maîtrise sur l’histoire de la protection de l’enfance à Montréal a contribué à la programmation scientifique du CHRS. Dans son article Le legs du CHRS, Giroux s’appuie sur son expérience afin d’éclairer le quotidien d’une équipe de recherche et l’importance de cette dernière pour la formation des étudiants et des étudiantes. C’est une autre facette de la carrière de Jean-Marie Fecteau, moins connue de la communauté scientifique, qui est ainsi racontée.

En contribuant à ce dossier, les auteurs ont souhaité non seulement rendre hommage et clarifier leur propre rapport à un important chercheur qui les aura marqués, mais également réfléchir à une certaine pratique de l’histoire, qui concerne les historiens et les historiennes du Québec et d’ailleurs. En ce sens, puisqu’il a été fidèle au Bulletin d’histoire politique pendant toute sa carrière, il nous a semblé tout naturel qu’un dossier en mémoire à Jean-Marie Fecteau soit publié dans ces pages.